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15/4/11 |
Guy
Sorman |
Les Egyptiens sont descendus de leurs chameaux !
Huit ans après avoir publié la biographie de Rifaa el Tahtawi, homme de
lettres et homme d'Etat égyptien (Les Enfants de Rifaa, Musulmans et
modernes), il m'a enfin été possible d'en parler publiquement au Caire et à
Alexandrie. Au temps de la dictature de Moubarak, la répression
intellectuelle ne l'avait pas permis : Rifaa, depuis la dictature de Nasser,
avait été évacué de tous les livres d'histoire parce qu'il avait été à
l'école de la France (en 1830 !), donc du côté des colonisateurs, qu'il fut
favorable à une Constitution limitant les pouvoirs de l'Etat (limite
inacceptable pour Nasser ou Moubarak, comme elle l'avait été à Méhemet Ali
au XIXe siècle), qu'il fut favorable à un islam modéré (donc apostat pour
les barbus de Al Azhar, le siège des conservateurs). Voici Rifaa de retour
en Egypte, à la fois sa mémoire et son présent puisque son descendant,
Mohamed Rifaa, ancien ambassadeur en Libye, a rallié la Révolution ! Oui, un
Rifaa Place Tahrir. Il s'est donc bien passé "quelque chose", le 25 janvier
2011, au Caire, puis dans les autres métropoles, Alexandrie en particulier.
Mais que s'est-il passé au juste?
"Avons-nous fait une révolution, ou non ?", telle a été la question qui
m'aura été le plus souvent posée au terme de mes conférences. Les Egyptiens
voudraient être certains que ce fut bien une révolution et qu'ils sont
entrés dans une ère nouvelle de liberté politique, d'équité sociale,
d'interruption des violences policières et de progrès économique. Certains
commentateurs cyniques ou dépassés, entre autres l'ambassadeur de France,
estiment qu'il n'y a pas eu de révolution populaire mais seulement une
révolution de palais qui permet aux militaires de conserver leur pouvoir
effectif et leur fortune mal acquise. Certes, l'armée est présente et
visible. Comme la police honnie a déserté l'espace public, les militaires
lourdement équipés et leurs chars (de fabrication israélienne, dit-on)
occupent les carrefours stratégiques du Caire et d'Alexandrie. Quand, le 8
avril, des manifestants au Caire ont réclamé une transition plus rapide du
pouvoir militaire à un gouvernement civil, le remplacement des bureaucrates
de l'Ancien Régime et le jugement de ses dirigeants les plus corrompus,
l'armée a frappé ces républicains avec une extrême violence.
Il n'empêche que la révolution est une révolution parce qu'elle a changé la
société égyptienne de manière irréversible. Le soulèvement populaire a
révélé que les Egyptiens n'étaient pas et ne seront plus jamais un peuple de
moutons terrorisés par un despote : la liberté de parole qu'ils ont
conquise, ils ne la restitueront jamais. Pour les faire taire, il faudrait
les frapper et cela même ne suffirait plus. Le peuple égyptien s'est
débarrassé, par lui-même, des stéréotypes de passivité que voulurent lui
accoler aussi bien ses dirigeants que la diplomatie occidentale. Les
despotes égyptiens - et c'est le cas général dans le monde arabe - voulaient
croire que le peuple aimait le despotisme. En France, un certain relativisme
culturel (un racisme de fait rebaptisé "respect de la diversité culturelle")
laissait aussi entendre que le despotisme répondait aux attentes du monde
arabe. Cet "orientalisme", avatar du néocolonianisme, justement dénoncé par
le philosophe palestinien Edward Saïd, a vécu et ne ressuscitera pas, quelle
que soit la forme des régimes politiques à venir. Il flotte clairement dans
l'atmosphère égyptienne et sur les visages, une sorte de bonheur
rafraîchissant, celui que confère la dignité retrouvée. C'est cela la
Révolution arabe.
Les gouvernements occidentaux, la France en particulier, devront donc
renoncer à leur realpolitik, à mes yeux honteuse, qui ne dialoguait qu'avec
les tyrans, comme si les peuples n'existaient pas : une certaine politique
arabe de la France est à refonder totalement, là où la Révolution est faite
et partout où, inévitablement, elle se fera.
Pourquoi l'aveuglement ? Comme en Tunisie, le berceau de ce "Printemps
arabe, en Egypte, les puissants n'ont rien vu venir. Sans doute, la
complicité politique et l'affairisme à l'intérieur des cercles du pouvoir,
rendent-ils stupides. Et l'obsession de l'islamisme, entretenue des deux
côtés de la Méditerranée, interdisait-elle de voir combien le peuple n'était
pas plus épris d'islamisme que de tyrannie. La levée d'une nouvelle
génération, occidentalisée, pour ne pas dire américanisée, était passée
inaperçue, tout comme l'apparition des médias sociaux, dont un Moubarak ou
les diplomates occidentaux devaient à peine soupçonner l'existence.
À vrai dire, les étudiants du Caire qui se donnèrent rendez-vous le 25
janvier Place Tahrir au Caire, par l'intermédiaire de Facebook, ne
s'attendaient guère à se retrouver à plus de quelques centaines pour
manifester leur soutien à la Révolution tunisienne. Ils furent les premiers
surpris par l'effet de masse de cette mobilisation "virtuelle" et plus
encore par le soutien populaire, qui appuya et fit triompher leur mouvement.
Quand le gouvernement Moubarak n'imagina pas mieux que de dépêcher des
chameliers armés de gourdins pour disperser les manifestants, ce n'était
plus deux Egypte qui s'entrechoquèrent mais deux époques : le tyran et ses
chameaux, contre les internautes. Comme nous tous, les Egyptiens ne sont
plus seulement égyptiens : ils sont de leur lieu mais aussi citoyens de leur
temps. Descendus de leurs chameaux, les Egyptiens ont rejoint le temps et le
monde : le nôtre.
Dans cette Révolution, l'islam n'a pas joué le rôle que certains en Egypte
et en Occident craignaient ou espéraient : mais l'islam n'a pas été absent
non plus. Au Caire, les manifestants furent mobilisés par Facebook, mais à
Alexandrie, ils ont initialement répondu aux convocations des Frères
musulmans et aux prêches des imams dans les mosquées. On assista même à
Alexandrie à un affrontement entre plusieurs islams, rappelant combien cette
religion est diverse : les Frères musulmans hostiles au régime appelèrent au
renversement du régime, tandis que les mosquées d'obédience soufie, plutôt
choyées par Moubarak, restèrent silencieuses. À Alexandrie, les Soufis se
joignirent à la Révolution après qu'il devint clair que cette Révolution
était populaire.
La Révolution est donc faite, acquise, pour partie irréversible : la société
nouvelle reste à inventer. Elle ne sera pas d'emblée aussi républicaine que
l'espèrent les révolutionnaires : les militaires ne rentreront pas tous dans
leurs casernes. Mais le prochain régime ressemblera certainement à une
république plus authentique, avec un Etat plus limité, des partis véritables
et une Justice plus indépendante. Les procès en corruption intentés aux
dirigeants d'hier en témoignent déjà. L'économie sera certainement plus
libérale car l'unanimité règne chez les Révolutionnaires sur l'efficacité du
marché et la nécessité de mettre un terme au "capitalisme des copains" qui
caractérisait le régime déchu. Les monopoles d'Etat et les prébendes
reculeront pour faire place à de nouveaux véritables entrepreneurs : ces
entrepreneurs du futur, qui sortiront l'Egypte de la pauvreté, étaient
nombreux Place Tahrir. Il deviendra possible de devenir boulanger au Caire
sans plus attendre deux ans ni avoir payé, comme c'était la règle,
d'innombrables bakchichs à des bureaucrates corrompus : ces réformes
exigeront du temps mais telle sera la tendance, et en économie, c'est le
"trend" qui importe, celui qui donne le goût d'investir et instaure
l'espérance. Les Egyptiens sont tous favorables à l'économie libre, m'a dit
Hisham Mourad, directeur du magazine El Abram Hebdo, parce que "le
commerce est ancré dans la civilisation arabo-musulmane". Le socialisme ? Il
est, me dit-il, "assimilé à l'athéisme : pour la plupart des Egyptiens, il
est donc inacceptable".
L'islam politique ? Il inquiète moins en Egypte qu'en Europe. Les islamistes
ont joué un rôle mineur dans la Révolution, ce qui a témoigné de leur
"retard" sur la société égyptienne. Le mouvement des Frères musulmans
apparaît comme archaïque, toujours ancré dans les années 1920 et ses
origines qui furent fascistes (les statuts du Mouvement furent copiés sur
ceux du fascisme italien qui, en son temps, paraissait progressiste et
efficace). Ces Frères musulmans sont divisés entre une vieille garde qui
souhaite encore "islamiser" la société et une jeune génération qui se
réclame du libéralisme économique : le programme économique des Frères,
rédigé par Sameh Al-Barqui, paraît tout droit sorti de l'Université de
Chicago, assorti de considérations pieuses sur l'importance de la justice
sociale en islam. Probablement, le parti que créeront les Frères musulmans
obtiendra-t-il une représentation significative dans le futur Parlement :
pourquoi pas et qu'importe si la République est dotée d'institutions solides
? L'islamisation de la société, qui au surplus compte 10% de Chrétiens,
n'est pas l'aspiration dominante des Egyptiens, qui font globalement le
partage entre vie publique et religion privée. On envisagera que le modèle
qui inspirera le ou les partis musulmans sera l'AKP turc : l'AKP au pouvoir
gère plutôt bien l'économie turque, tout en aspirant à rejoindre l'Union
européenne.
Dans un scénario optimiste mais à ce jour réaliste, la future République
égyptienne restituera au peuple égyptien la dignité et la prospérité : elle
servira de modèle au monde arabe et elle dispersera les peurs infondées que
les Européens entretiennent sur l'Islam. L'alliance de Facebook et de la
mosquée laïque est le visage futur du monde arabo-musulman.
Guy Sorman
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