Ce n’est pas en imprimant des billets qu’on
sauvera la zone euro !
Mario Draghi doit se demander pourquoi il s’est engagé dans cette galère.
Quelques semaines seulement après avoir pris son nouvel emploi de président
de la Banque centrale européenne, l'Italien est dépeint avec la chancelière
allemande Angela Merkel comme le principal obstacle au sauvetage de la zone
euro. Si seulement la B.C.E. imprimait un milliard d’euros pour acheter la
dette des pays dépensiers, croyez-vous que tout irait bien ?
Accrochez-vous bien M. Draghi, et vous aussi, madame la chancelière. Ne
cédez-pas aux Français, aux Britanniques, aux Yankees, aux pseudo-experts et
à tous ceux qui vous baratinent pour un plan de sauvetage ! Quelqu'un doit
défendre le principe de l'indépendance de la banque centrale et de la
stabilité des prix. La B.C.E. est de loin la meilleure institution de
l’Europe depuis sa fondation. Il ne faut pas dilapider cet héritage
aujourd'hui en prenant en charge les dettes des gouvernements dépensiers qui
sont la cause réelle de cette crise.
Il est vrai que la B.C.E. est déjà devenue un petit peu enceinte en
achetant des obligations souveraines, d'abord grecques, irlandaises et
portugaises, et depuis l’été, espagnoles et italiennes. La B.C.E. détient un
montant de 187 milliards d’euros d'obligations de ces pays.
Jean-Claude Trichet, le prédécesseur de M. Draghi, a fait ces concessions
en fronçant les sourcils. C'était censé réduire la flambée des rendements
obligataires de ces nations endettées. Mais pour quel résultat ? La Grèce
est toujours une épave et les rendements obligataires italiens ont atteint
7% la semaine dernière.
La brigade de sauvetage dit maintenant que c'est parce que la B.C.E. n’a
tout simplement pas assez acheté d’obligations. Comme la relance keynésienne
par la dépense, si cela n’a pas marché, c’est que le rachat d’obligations
était trop petit. Tous ces gens ne se demandent pas si c’est un bon
raisonnement. (1) Ainsi, la B.C.E. devrait faire comme la Réserve fédérale.
Pourquoi ne pas acheter 4 trillions d’euros pour augmenter la puissance de
feu et écraser les écarts des obligations et mettre ainsi fin à la crise ?
(2)
Cela suppose que l'expérience de la Fed ait été un succès, mais il est
plus exact de dire que le verdict n’est toujours pas tombé. Le marché du
logement américain n'a toujours pas récupéré, bien que la Fed ait racheté un
trillion de dollars adossés à des titres hypothécaires, et l'économie
américaine est toujours au ralenti après de trois ans de taux d'intérêt
proches de zéro. Plutôt que de s'extraire lentement de ses programmes de
crise, la Fed s’est sentie obligée de soutenir ou de développer beaucoup
d'entre eux, y compris les achats de M.B.S. (mortgage back securities).
Que la Fed sorte indemne de sa gestion frénétique de la crise reste à voir !
Au moins la Fed a le pouvoir légal accordé par le Congrès américain
d’être prêteur de dernier recours, alors que la BCE n'a pas cette autorité
juridique. La B.C.E. a été établie avec le mandat unique de maintenir la
stabilité des prix, et non pas d’être un sauveur fiscal. Cela a été fait
délibérément pour protéger la banque de toute influence politique et
maintenir la crédibilité de l'euro comme une monnaie qui pourrait conserver
sa valeur au fil du temps.
Jusqu'à présent, les achats d'obligations de la B.C.E. ont été assez
limités pour que la banque centrale soit en mesure de les «stériliser». Cela
signifie qu'ils sont compensés par le retrait d'argent ailleurs dans le
système bancaire et qu’ils ne se sont pas ajoutés à l'offre globale de
monnaie. Mais un programme de sauvetage de plusieurs trillions d’euros
rendrait impossible cette stérilisation et ne serait plus qu’un exercice
d’impression de billets.
Et si cela ne fonctionne pas ? La B.C.E. aura dilapidé sa crédibilité
monétaire, brisé sa charte pour acheter de la mauvaise dette et les taux
d'intérêt s’envoleront pour tout le monde. Elle aura abandonné tout semblant
de discipline pour faire plaisir aux gouvernements dépensiers. La stabilité
des prix qui était son mandat unique passera à la trappe.
Le vrai problème en Europe aujourd'hui, c’est que la zone euro n’a pas
d’autorité pour faire respecter la discipline budgétaire. Le pacte de
stabilité et de croissance a été une tentative dans ce sens, mais il
manquait de nerf et il a été bafoué dès le début. Tous les palliatifs
manquent de crédibilité aux yeux des marchés, car ils n'imposent pas de
discipline qui montrerait aux créanciers de l'Europe que les dépenses
excessives de l’État-providence, qui prend en charge les individus du
berceau à la tombe, seront corrigées.
Les voix plaidant aujourd'hui pour une plus grande "union fiscale"
plaident en réalité pour que les Allemands et la B.C.E. leur signent des
chèques en blanc. Mais s'ils étaient honnêtes et cohérents, les Français,
les Italiens et les autres devraient être prêts à laisser en retour les
Allemands et la banque centrale approuver leurs budgets, leurs systèmes de
retraite et leurs autres politiques fiscales. Nous ne recommandons pas une
telle entorse à la démocratie car cela conduirait à toutes sortes de
querelles intestines, mais au moins ce serait une forme de discipline
financière. (3)
Si les Allemands et la B.C.E. signent des chèques en blanc, alors la
balance du pouvoir au sein de la zone euro passera de façon marquée, et
peut-être irréversible, en faveur des dépensiers. Même si cela empêche une
panique sur le court terme, cela ne ferait que retarder le jour du jugement
dernier en laissant l'Europe dans une situation exsangue. Sans un système
fédéral qui pourrait restreindre les dépenses, imposer une discipline
budgétaire et des réformes structurelles de l’État-providence, tous les
rachats d'obligations par la BCE ne sauveront jamais l'euro, et
l'indépendance de la B.C.E. ne sera qu’une énième victime de la crise.
Wall Street Journal
Notes du traducteur :
(1) Le gouvernement français qui avait établi un plan de relance de 100
milliards d’euros en 2009, a dû se contenter de 35 milliards sous la
pression des agences de notation. Après avoir prôné la relance pour relancer
la croissance et le pouvoir d’achat des Français, il prône la rigueur deux
ans plus tard en s’en prenant aux « profiteurs » et aux « spéculateurs ». Le
gouvernement de la « fausse droite » est-il cohérent et crédible aux yeux
des marchés ? La réponse est non.
(2) S’il suffisait que la B.C.E. rachète toutes les dettes souveraines pour
résoudre la crise, comme le clame notre classe politique ignare, pourquoi le
Zimbabwe est-il encore pauvre alors que sa banque centrale est celle qui
imprime le plus de billets ?
(3) La zone euro est un parfait exemple de « constructivisme ». Elle ne
fonctionnera jamais parce qu’elle repose sur un marché de dupes. Ce sont les
cigales qui ont voulu l’union monétaire avec la fourmi allemande mais cette
dernière, suspicieuse à juste titre, avait fixé un contrat de mariage qui a
été bafoué. Les cigales voulaient le beurre et l’argent du beurre avec une
monnaie forte, des taux d’intérêt bas et aucune discipline budgétaire. Elles
ont fait la fête pendant dix ans et réclament à présent que la fourmi
allemande paie l’addition. Cela ne marche pas. Ceux qui prônent le
fédéralisme pour résoudre la crise sont-ils prêts à accepter l’abandon total
de leur souveraineté ? La seule chance de succès de la zone euro serait que
les cigales acceptent une opération chirurgicale pour les transformer en
bonnes fourmis. Je ne vois pas comment cela pourrait être réalisé. Le
constructivisme est contraire au droit naturel des individus.
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